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La vallée du Ciron

Diversité et originalité

Cette découverte des pays de la vallée du Ciron est la transcription d'une conférence donnée en 2001 par Philippe Roudié, professeur émérite de Géographie à l'Université de Bordeaux-Montaigne, dans la cadre des "Entretiens du Sauternais" organisés à Bommes (33) par le Syndicat de Sauternes-Barsac et le CERVIN, une conférence qui n'a jamais été publiée. Laissons la parole à l'auteur.

 

La vallée  du Ciron et ses implantations industrielles (ronds blancs)

La vallée du Ciron et ses implantations industrielles (ronds blancs)

"Le Ciron, affluent de la rive gauche de la Garonne dans le département de la Gironde, n’est guère connu que parce qu’il irrigue le Sauternais pays des plus grands vins liquoreux du monde. Pourtant, même s’il est une artère secondaire du réseau hydrographique aquitain, c’est une rivière de plus de 90 km de longueur qui parcourt trois départements, les Landes, Le Lot-et-Garonne et la Gironde, traversant des paysages originaux et fort variés.

Un bassin hydrographique important

Née dans les Landes, en Gabardan, précisément dans la commune de Lubbon, le Ciron ne présente pas de sources bien visibles ; en fait ses eaux sourdent d’un vaste plateau aux horizons indécis à 152 m d’altitudes non loin d’autres sources qui elles, mènent au système hydrographique de l’Adour. Coulant résolument vers le Nord, direction qu’il ne quittera plus guère, il entre rapidement dans le canton de Houilles en Lot et Garonne par la commune d’Allons et il reçoit là un premier éventail d’affluents, surtout de rive gauche. Puis il entre en Gironde à Lutigne et Saint-Michel de Castenaud traversant à nouveau une lande boisée, où de ci de là, s’ouvrent des clairières agricoles pour l’essentiel livrées au maïs. Au-delà de Beaulac-Bernos, le cours de la rivière s’enfonce dans de véritables gorges aux rives escarpées taillées dans le calcaire. Le courant s’accélère avant que rentrant en Bazadais, le paysage sorte un peu de la monotonie de la pinède pour traverser des campagnes plus humanisées. Mais ce passage dans la polyculture va rapidement céder, dans la partie la plus septentrionale, au vignoble triomphant du Sauternais : de longs versants sont alors couverts de vigne, et cela des environs de Léogeats, jusqu’au confluent avec la Garonne entre Barsac et Preignac. Si la rivière du Ciron reste toujours un peu la même, avec ses eaux froides, ses fonds sableux fauves, ses berges boisées de verdure, la variété des paysages parcourus justifie une division tripartite : un Ciron landais, un Ciron bazadais, un Ciron sauternais ; ayant chacun une forte originalité.

 

Une ancienne « rue » énergétique et industrielle

Fonderie de Beaulac en 1993 ; papeterie de Beaulac vers 1910 ; tuilerie à Preignac au début du 19e siècle
Fonderie de Beaulac en 1993 ; papeterie de Beaulac vers 1910 ; tuilerie à Preignac au début du 19e siècle
Fonderie de Beaulac en 1993 ; papeterie de Beaulac vers 1910 ; tuilerie à Preignac au début du 19e siècle

Fonderie de Beaulac en 1993 ; papeterie de Beaulac vers 1910 ; tuilerie à Preignac au début du 19e siècle

Qui dit cours d’eau, dit à priori voie de circulation et / ou source d’énergie. Tel fut le cas du Ciron dont la vallée, jusqu’à l’aube du XXe siècle grouillait littéralement d’activités diverses.

En premier lieu, voici celles des moulins. Plusieurs dizaines de sites ont été repérés sur le Ciron et ses affluents, de nature, d’importance et d’origines différentes. La plupart cependant étaient des moulins à farines, même si certains étaient à utilisations multiples. Ils sont maintenant quasiment tous hors d’usage, mais leurs ruines, parfois restaurées ou leurs bâtiments récupérés en résidence rythment le cours de la rivière. Plus spectaculaires sans doute, les installations proprement industrielles fondées sur l’exploitation des ressources locales. A proximité des nombreux sites argileux s’étaient fondées de nombreuses tuileries d’autant plus actives, que la pierre était assez rare. L’une d’elles, celle des rochers connut son heure de gloire de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle sous le nom de son fondateur Eugène Filliatre. Plus en amont, en pays landais, le sable fut exploité par une véritable proto-industrie de la verrerie et cela d’autant plus que la cendre de fougère servait de fondant, et le bois de combustible. A la veille de la Révolution, l’inspecteur royal des manufactures François de Latapie ne visite pas moins de huit verreries qui ne purent résister plus tard à la concurrence de celles de Bordeaux fonctionnant au charbon de terre importé d’Angleterre, et situées sur les lieux d’utilisation des bouteilles.

D’autres moulins, moins nombreux cependant, actionnaient des huileries ou des foulons, usines textiles fournissant laine ou chanvre.

Mais les industries les plus fréquentes étaient les forges fonctionnant à partir de la pierre à feu du sol landais, connu sous le nom de « garluche » utilisée comme matériau de construction.

La papeterie fut aussi une industrie active à la fin du XIXe siècle. A celle du papier-paille, au moulin de Tierrouge à Beaulac, succède celle de l’Auvergne fermée en 1968. Puis ce fut au XXe siècle la production de carton ondulé à Pompéjac.

On imagine sans peine ce que fut le XIXe siècle pour la vallée du Ciron : le long de la rivière, de nombreuses petites ou moyennes entreprises avaient fait naître un paysage de « rue » industrielle : l’énergie de la rivière et les ressources locales étaient à la base de ce succès qu’on ne retrouvait guère à cette époque en Aquitaine que dans quelques secteurs de « pays au bois » des confins du Périgord de l’Agenais ou du Quercy. Cependant, ces activités avaient l’inconvénient de demander beaucoup de bois, au moins avant la création de la grande pinède landaise au second Empire. Plus grave, surtout, fut la concurrence de la vraie révolution industrielle due à l’exploitation et importation du charbon par le port de Bordeaux.

Les Landes du Ciron

Le Ciron est une rivière landaise, non seulement parce qu’il draine avec ses affluents la partie la plus orientale de ce plateau sableux, mais aussi  parce que sur plus de la moitié de son cours le paysage qu’il traverse est formé presque exclusivement de la grande pinède. On sait d’ailleurs que celle-ci est relativement récente, puisque née du décret impérial de juillet 1857 obligeant les municipalités à drainer leurs landes communales, puis pour récupérer leurs frais à vendre à des particuliers ; ceux-ci ont boisé des surfaces assainies et ont enrésiné avec l’espèce locale, le « pin pinaster » d’où ils ont tiré la résine (pour l’essence de thérébentine) et le bois.

Les Landes portent aussi la trace de ce passé. Avant le boisement, le pays désolé était décrit comme un désert marécageux et insalubre difficile à traverser, livré seulement à des troupeaux d’ovins. La population, rare et groupée dans des clairières de culture ne s’animait que dans quelques manifestations temporaires, foires ou marchés. Ainsi, en allait-il chaque 10 juillet /// aux confins des communes d’Allons et de Lubbon où des milliers de personnes se réunissaient pour échanger, vendre ou acheter tout ce qui pouvait se débiter.

Avec l’apparition brutale de la forêt au milieu du seconde Empire, c’est l’économie du pin qui guide tout : le mouton et son berger disparait au profit de l’arbre et du gemmeur. A la prospérité des grands propriétaires locaux (habitant souvent des villes extérieures au pays), s’opposent le travail des salariés ou des métayers forestiers. Et cela durera tant que les produits de la forêt se vendront bien.

Aujourd’hui, le massif ravagé par des incendies, des maladies ou des tempêtes voit s’ouvrir de vastes clairières où triomphe le maïs.

De haut en bas : métairie de Perrucq à Lubon vers 1920 ; sur la route de Saint-Magne
De haut en bas : métairie de Perrucq à Lubon vers 1920 ; sur la route de Saint-Magne

De haut en bas : métairie de Perrucq à Lubon vers 1920 ; sur la route de Saint-Magne

 

Le Bazadais du Ciron

Des environs de Beaulac Bernos à Villandraut, sur une vingtaine de kilomètres, le Ciron sans quitter complètement la pinède landaise traverse un pays de polyculture. Les dénivellations, sans être majeures, déterminent un paysage assez confus tout en creux et en bosses au plus rares espaces plats. La végétation elle-même change un peu de nature car à côté des résineux dominants toujours sur la rive gauche, apparaissent les feuillus, chênes, châtaigniers et même dans les bas-fonds humides et en plantation ordonnées, des peupliers, voire des acacias. L’habitat rural devient plus complexe en petits hameaux. Et malgré la faiblesse de la densité de la population, on ne peut plus parler, ici, de désert humain même si nombre de maisons rachetées et rénovées sont devenues des résidences secondaires. L’activé reste ici essentiellement agricole dans de moyennes exploitations livrées à la céréaliculture notamment au maïs qui a remplacé le blé et le seigle et aux herbages nourriture de choix pour la race bovine bazadaise. Car on est ici au pays du bœuf qui anime les foires des bœufs gras de Bazas ou de Villandraut. Par contre, vigne et tabac ont disparu de même que la plupart des légumes. Pays de transition, cette marge du Bazadais ne manque pas d’atouts ; notamment par son passé glorieux de l’époque médiévale, car l’enfant du pays que fut Bertrand de Goth devenu pape (d’Avignon) sous le nom de Clément V a été à l’origine de constructions castrale : Villandraut, Budos… ou religieuses, en particuliers, l’église d’Uzeste où il est enterré. Mais Uzeste est aussi connu pour son festival de Jazz où s’illustre Bernard Lubat enfant du café « L’estaminet ».

Récolte du tabac à Cudos en 1995 ; les boeufs gras à Bazas en 1994
Récolte du tabac à Cudos en 1995 ; les boeufs gras à Bazas en 1994

Récolte du tabac à Cudos en 1995 ; les boeufs gras à Bazas en 1994

Le Sauternais, pays du Ciron

De Budos au confluent du Ciron avec la Garonne à Preignac, le paysage change complétement car on est alors en plein vignoble. La rivière s’enfonce au pied de longs versants couverts de ceps qui produisent pour la plupart les merveilleux vins blancs du Sauternais. Ici la vigne règne en maitresse absolue. Elle dicte le calendrier agricole, requiert toutes les énergies, demande tous les investissements, procure tous les revenus et exige tous les sacrifices. Même s’il traverse un peu en étranger ce pays d’or, le Ciron est en partie responsable de ce succès mondial qu’est le vin de Sauternes. Car on a depuis longtemps observé le rôle essentiel des brouillards de la rivière dans la production des vins liquoreux. Car ces brumes venant de l’eau froide du Ciron exaspère un champignon, le fameux « Botrytis cinerea » qui dessèche les raisins, les transformant en quelque sorte en raisins secs, au taux de sucre, donc d’alcool potentiel très élevé, d’où le moelleux, le liquoreux des vins qui en proviennent et corrélativement la faiblesse des rendements. Et c’est le cépage sémillon qui profite au mieux de cette « pourriture noble » dont les vertus sont connues depuis au moins deux siècles. Mais, il a fallu du temps pour découvrir et profiter au mieux du processus naturel et l’améliorer par le système particulier des vendanges locales tardives et faites grains à grains (les « tries ») au gré du dessèchement idéal. Sans doute, le rôle des grands propriétaires d’origine aristocratique a été essentiel dans cette découverte : à tout le moins c’est elle qui en a répandu le goût et notamment à l’étranger, auprès des cours royales ou impériales de l’Europe du Nord, même si l’horizon commercial de ces vins d’or s’est élargi notamment à l’Asie. Aussi ne faut-il pas s’étonner que nombre de « château » aient fait partie du fameux classement de 1855 élaborés à l’occasion de l’exposition universelle de Paris. Déjà, le château d’Yquem venait en tête d’une liste d’une vingtaine de « crus classés », les seuls vignobles à vin blanc du département à figurer aux côtés des prestigieux rouges du Médoc.

Vendanges en Sauternais vers 1920

Vendanges en Sauternais vers 1920

Région au passé riche et contrasté, les pays du Ciron ne vivent pas seulement de leurs souvenirs ! Les activités viticoles en Sauternais et forestières de la lande sont complétées par un tourisme discret fondé sur la nature et la visite des monuments relayés par le nautisme sur la rivière, la chasse et la gastronomie, voire l’activité artisanale et industrielle de quelques bourgs.

Philippe Roudié, le 3 juin 2011

Les documents qui illustrent cette conférence sont tirés de l'ouvrage de Pierre Bardoux et Philippe Roudié " Pays du Ciron" que nous avons retenu dans nos " Coup de cœurs" et que l'on peut consulter à notre bibliothèque " Siriona" à Podensac pour affiner cette présentation.

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