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LE CRIME DE LANGON (4ème Partie)

La découverte du corps de Monget entraîne le réouverture de l'information judiciaire et permet d'envisager, enfin, le procès des « assassins de Langon »

Du fait divers au Grand Guignol ; quand la presse se déchaîne

A ce stade du récit, on peut se poser une question : « comment justifier l'ampleur du battage  médiatique  autour d'une affaire criminelle somme toute banale ? ».

A l'époque, Langon n'est pas encore une sous-préfecture (1), c'est une bourgade semi-rurale de 5000 habitants dont le nom n'évoque guère qu'une gare parmi d'autres sur la ligne Bordeaux-Cette de la compagnie des « Chemins de fer du Midi ». C'est aussi un nœud ferroviaire qui lie cette ligne à celle de Langon-Gabarret, par ailleurs jamais terminée. Cette situation justifie peut-être la présence d'un « Hôtel de la Gare », bien qu'il y ait sans doute peu de voyageurs qui décident de rester en transit à Langon entre deux correspondances.

Le fait est que malgré ce relatif anonymat, la région est en proie à une recrudescence de la délinquance face à laquelle les forces de police, gendarmerie et garde champêtre semblent impuissantes, voire complaisantes. On s'inquiète aussi d'une prostitution endémique propre à entraîner des troubles dans la cité. Un conseiller municipal d'opposition mêne une campagne qui aboutira à la nomination d'un garde municipal sans plus de résultats.

A Paris, la vague de violence politique liée à la mouvance anarchiste de la fin du XIXème siècle (2) a fait place à une autre forme de violence plus urbaine. Les nuits de la capitale sont rythmées par les exactions commises par des bandes « d'apaches », jeunes voyous, souvent mineurs, qui refusent le mode de vie des « bourgeois », haïssent l'ordre et ses représentants, sèment la terreur et se livrent une guerre de territoire.

Parallèlement, depuis les débuts de la IIIème république, une partie des parlementaires se mobilise autour de la question de l'abolition de la peine de mort. Le président Armand Fallières, abolitionniste convaincu élu en 1906, gracie systématiquement les condamnés à la peine capitale. La même année, la commission du budget de la Chambre des députés fait voter la suppression de la subvention au Bourreau Anatole Deibler. Le garde des sceaux E. Guyot Dessaigne s'y oppose et un nouveau vote annule le premier. Il s'attèle alors à un projet de loi remplaçant la peine de mort par la perpétuité (3). La systématisation des grâces présidentielles suscite la colère des jurys d'assises soutenus par une partie de la presse, « Le Petit Parisien » en tête.

L'affaire du crime de Langon tombe donc à pic pour une bonne partie de la presse locale, mais aussi nationale dont les correspondants locaux abreuvent les unes, souvent de façon approximative, mais en gardant toujours un œil sur une foule de lecteurs avides de sensation. Sans soucis d'éthique, la presse révèle, anticipe et enjolive les indiscrétions fournies par une Henriette Courrèges jamais à court de confidences. "La petite Gironde" publie même sous forme de feuilleton et dès le 2 avril une version romancée et dialoguée de l'évènement intitulée "La taverne rouge (étude documentaire)". (4)

Henriette Courrèges en compagnie d'un journaliste

Henriette Courrèges sur les marches du tribunal de Bazas lisant ostensiblement, ou faisant semblant de lire un exemplaire de la presse régionale

Du même coup, l'affaire prend des allures de synopsis pour une pièce du « Grand Guignol » avec ses stéréotypes et ses personnages archétypaux. La une du supplément du« Petit Journal » daté du 14 avril 1908 (5) l'atteste, on jurerait voir l'affiche d'un spectacle du « Boulevard du crime ». Dans la distribution, Branchery est le chef de bande, brutal est respecté ; c'est lui qui fomente les coups et distribue les rôles. Parrot est un jeune Lacenaire en devenir ; sans scrupules, il trace sa route sur les chemins du crime. Perverse et vénéneuse, Lucia est le contrepoint féminin de Branchery. Gasol est un petit voyou sans grand intérêt, né délinquant, il est appelé à le rester. Henriette est la figure même de la « fille perdue », Marie-Madeleine en cours de rédemption. Pour ce qui est de Monget, s'il n'était la victime d'un crime, il ressemblerait plus à un personnage de Vaudeville, bon bourgeois saisi par la débauche.

Crime et châtiments. Le procès

Article de présentation dans l'Humanité du 26 février 1908

L'audience est ouverte le 26 février 1908 à 9h10 en Cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux. 25 agents de police et 50 soldats du 144ème régiment d'infanterie de ligne sont déployés afin d'éviter tout débordement, ce qui ne se révèle pas nécessaire, le procès n'ayant pas attiré la foule escomptée. Par contre, le 27, suite à des mouvements de foule liés à une suspension de séance, la garde est doublée. En fait, il ne s'agit pas d'un mais de deux procès puisque le jury devra se prononcer sur l'assassinat de Monget, mais aussi sur une affaire d'entôlage. C'est pour cette affaire qu'Henriette Courrèges est assise elle aussi sur le banc des accusés. On a quand-même pris soin de l'isoler de la « bande des quatre » en la faisant encadrer par deux gendarmes.

Les journaux parisiens ont dépêché sur place leurs plus brillants chroniqueurs judiciaires qui se révèlent déçus. Le « Nouvelliste » écrit : « … on s'attendait à des bandits formidables et l'on a vu s'assoir une société de campagnards décente et bénigne. On eût juré qu'ils arrivaient par le train du plaisir pour la foire, et qu'ils avaient emmené dans leur cordiale compagnie plusieurs gendarmes de leurs amis. »(*) « Les deux femmes sont loin de mériter la réputation qu'on leur a faite » Selon le Figaro, « Lucia Branchery est une petite femme à l'œil mutin, au profil régulier, mais qui paraît assez peu susceptible d'allumer une passion...tout au plus un caprice ». Pour le Nouvelliste, c'est une « paysanne vivace qui a du être agréable »(*). Pour sa part, Henriette se voit qualifiée par le Figaro de « laveuse de vaisselle noiraude, mal peignée et vêtue sans coquetterie » et le Nouvelliste la décrit comme « replète et dodue »(*). Branchery est égal à sa réputation, « ...type de lutteur, aux yeux vifs,...tout à fait à son aise», selon le Figaro. De même source, Parrot « tête de camelot de bas étage, semble gêné de l'attention qu'il attire ». Gasol se contente de baisser les yeux.

Pendant la lecture de l'acte d'accusation, Branchery proteste fréquemment, sa femme secoue la tête et Parrot discute constament à voix basse avec elle quand il n'éclate pas de rire dans son mouchoir, on prétend même qu'il n'a plus toute sa tête.

Vient alors l'audition des témoins qui se prolongera sur trois jours. Au nombre de 125, dont seulement une dizaine à décharge, ils n'apportent pas réellement d'éléments à l'affaire. De ces témoignages, on retiendra celui d'une vieille femme qui, arrivée le 6 février vers 15 h et trouvant porte close aurait vu par le trou de la serrure au bas du rideau masquant le fond du couloir les jambes de deux hommes embarrassés comme s'ils portaient une lourde charge, puis le bas d'une robe (celle de Lucia?) traversant le couloir du salon vers la cuisine. Pour accentuer le pittoresque de cette déposition, la dame s'exprime en patois.

Tout aussi pittoresque est le témoignage de Jean Lacampagne. Ce sourd-muet, homme à tout faire et souffre douleurs des Branchery rend de menus services moyennant le gite et le couvert. Pour l'occasion il est assisté de trois traducteurs. Le 6 février, il voit Monget déposer sa bicyclette dans le couloir de l'hôtel. Vers trois heures, ses patrons l'envoient faire une ou deux commissions en ville. A son retour, ayant trouvé porte close, il passe par la cave où il trouve Branchery et Parrot occupés à se laver le visage et les mains. Il remarque que Lucia porte un tablier taché de sang et le lui montre. Elle jette le tablier au feu ainsi que la veste de Branchery elle aussi tachée en lui expliquant que son mari l'avait frappée et qu'elle avait saigné du nez. Des Clients étant entrés dans l'auberge, il redescend à la cave et découvre le cadavre de Monget. Surpris par Branchery, ce dernier le frappe d'un coup de poing et le chasse de l'hôtel. Revenu le soir pour prendre son repas, il est à nouveau chassé et va chercher asile chez son beau-frère à Toulenne. Ce dernier ne le laisse pas entrer. Il décide de passer la nuit dans un hangar en face de l'hôtel. Vers une heure, il voit sortir le trio des assassins éclairés par une chandelle et poussant la brouette contenant le corps de Monget. Le lendemain, ayant été autorisé à revenir à l'hôtel, il voit les traces de sang dans le salon qu'on était en train de laver.

 

Un autre témoignage met les accusés en joie, celui d'un nommé Boy, marchand de mouton, victime d'entôlage de la part de Lucia avec la complicité d'Henriette. Pendant qu'il batifolait avec la domestique, la patronne lui faisait les poches, le délestant de 200 francs dont elle se servit pour éponger quelques dettes à Cadillac et acheter un caraco d'astrakan, Henriette touchant pour sa part 25 francs. Le témoignage de Boy provoque l'hilarité des prévenus, surtout de Lucia Branchery.

Le couple, tout au long du procès, ne facilite guère la tâche des avocats de la défense. Branchery, tour à tour bravache, arrogant, veule, pitoyable, allant jusqu' à sangloter, multiplie les versions des faits, se contredit, charge ses co-accusés. Il prétend ne pas connaître Monget, mais peut-être a-t-il bu un verre avec lui comme il aurait pu en boire un avec le président du tribunal (rires de l'assemblée). Après « l'accident », il aurait voulu prévenir la gendarmerie (rires de l'assemblée), mais Gazol l'en aurait empêché. S'il a bien pris les 2000 francs, il ne s'en est pas servi. Il a même pensé à se suicider...

Lucia pour sa part nie en bloc, vitupère, interpelle les témoins et les traite de menteurs. Elle nie se prostituer, nie les entôlages et injurie Henriette. Son attitude est celle « d'une mégère, pas d'une harpie »(*). De plus, elle ne montre aucun repentir.

Parrot, soucieux de sa mise et de sa coiffure répond cyniquement et froidement aux questions du président. Il confirme la part prépondérante de Branchery, tentant de couvrir Lucia dont il fut l'amant, mais il finit par avouer qu'elle a bien participé au crime. Quand on lui demande si l'argent en est bien le mobile, il répond : « ça se peut ! ».

Gasol répète qu'il n'a fait qu'aider Branchery moyennant une rétribution qui est l'objet d'une discussion entre eux deux en plein tribunal.

Enfin, Henriette, accusée de complicité d'entôlage, avoue s'être livrée à la prostitution ainsi que sa patronne. Elle confirme en termes très crus les entôlages dont les clients de l'hôtel étaient victimes.

Après quoi le fils et le gendre de M. Monget viennent défendre sa mémoire face à la réputation de libertinage qu'on a voulu lui faire endosser.

Pour les avocats, Maîtres Malleval pour Branchery, Laffitte pour Parrot et La violette pour Lucia, il est évident de plaider les circonstances atténuantes, les uns comme l'autre ayant connu une jeunesse difficile et la part de chacun dans l'instigation du crime n'étant pas prouvée. Maître Chalès, avocat de Gasol répète que son client n'a pas participé au crime et que c'est lui qui a incité Parrot à avouer. Quant à Maître Cailler, il demande l'acquittement pour Henriette en raison de son rôle dans la découverte des coupables.

Le 29 février, après 1h 15 de délibérations, le verdict tombe. Branchery et Parrot sont condamnés à mort, Lucia Branchery est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et Gasol à 15 ans de travaux forcés. Henriette Courrèges est acquittée.

Compte rendu de l'audience du 29 février 1908 acquittant Henriette Courrèges. Sur la colonne de gauche figurent les condamnations des principaux accusés ainsi que la décision de réduire la peine de Lucia Branchery à 15 ans de travaux forcés postérieure au procès.

Le 27 mars, le pourvoi en cassation est refusé et le 7 avril, Branchery et Parrot signent la demande d'un recours en grâce présidentielle.

Le 20 juillet, le président Armand Fallières gracie Branchery et Parrot. Leur peine est commuée en travaux forcés à perpétuité.

Le 4 août, Lucia Branchery est transférée au pavillon des tuberculeuses de la maison centrale de Montpellier.

Le 6 août, Branchery et Parrot sont transférés du fort du Hâ vers La Rochelle, puis dans l'île de Ré d'où ils partent vers le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni. Ils sont rejoints par Gasol, après un détour de celui-ci par le tribunal de Périgueux où il écope dans une autre affaire d'une interdiction de séjour de 20 ans après sa peine de travaux forcés.

 

 

Parrot, Branchery et Gasol au bagne

Epilogue

Joseph Gasol meurt le 2 octobre 1909

 

Le 13 juin 1910, Parrot s'évade du bagne mais il est rapidement repris et condamné à deux ans de réclusion cellulaire par le tribunal maritime.

 

Branchery qui exerçait la profession de boulanger au bagne meurt le 31 août 1913.

En août 1926, la peine de Lucia Branchery est ramenée à 15 ans de travaux forcés.

Henriette Courrèges participa à des « revues » dans lesquelles elle jouait son propre rôle. Elle meurt en 1979 à Saint-Maixant (Gironde), à l'âge de 95 ans.

En juin 1907, le scaphandrier Dubagnette est impliqué dans une affaire de rapt d'enfant et de séquestration.

"Le Journal" du 21 juin 1907 où il est question du scaphandrier Dubagnette.

La vie au bagne De Branchery, Parrot et Gasol est évoquée dans le livre de Jacques Dhur « Vision du bagne »-Editions Ferenczy-1927.

 

 

 

(1)La sous-préfecture est transférée d Bazas à Langon en 1926.

(2)De 1890 à 1900, les attentats se multiplient contre des commissariats, le domicile de juges, des casernes, des cafés, la chambre des députés... En 1893, le président Sadi Carnot est assassiné par un anarchiste Italien Sante Geronimo Caserio.

(3)Eugène Guyot-Dessaigne meurt en décembre 1907. Aristide Briand, nommé garde des Sceaux du gouvernement Clémenceau présente en 1908 un projet visant à l'abolition de la peine de mort. Le projet est repoussé par 330 voix contre 201. Ce sera le dernier débat avant 1981 et l'adoption de la loi Badinter.

(4)Une quarantaine d'épisodes parus entre avril et juin 1907 sous la plume de Pierre Danfert.

(5)Voir 1ère partie.

 

*Cité par A. Sapaly- Les cahiers du Bazadais n° 101

 

Les diverses informations sont tirées de l'article d'André Sapaly "Le crime de Langon (1907)" - Cahier du Bazadais n° 101 et du livre de Jean-Charles Gonthier "Les nouvelles affaires criminelles de Gironde" - chapitre "La maison de l'amour et du crime"- De Borée éditions. La majorité des cartes postales est tirée du livre de Paul Perrein "Images d'autrefois de Bordeaux et de la Gironde" - Editions Pierre Faniac. Ces trois ouvrages peuvent être consultés à la bibliothèque de Siriona, maison des associations de Podensac.

 

Les éléments concernant le procès proviennent d'articles du Figaro (27février 1908) et du Matin (28février 1908)

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