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Relire les terroirs de l’Entre-deux-mers girondin (chap. 2) : aux Temps modernes, une terre de vignes blanches

Aux temps modernes, du 16e au 18e siècle, l'Entre-deux-mers demeure, comme au Moyen âge, un territoire scindé en deux avec l'Entre-deux-mers bazadais à l'est, l'Entre-deux-mers bordelais à l'ouest. (voir chap.1 sur ce blog)

L’Entre-deux-Mers bazadais ou Pays de la nouvelle conquête 

Faute de moyens aisés d’acheminement des vins vers les ports, le plateau reste en marge de cette première grande expansion viticole. Les vignes n'apparaissent qu'autour des bourgs pour les besoins de l'Eglise et pour la production locale. Il fallut attendre l’arrivée des Hollandais au 18ième siècle pour assister à une certaine valorisation commerciale des vins ; ceux-ci étaient alors recherchés pour la fabrication des eaux de vie, ce qui entretînt longtemps la réputation d’une qualité inférieure pour les vins de la région.

Extrait de la sénéchaussée de Bordeaux, carte de Nolin, géographe du Roi

La carte de la sénéchaussée de Bordeaux de 1742 par Nolin montre qu’une partie de l’Entre-deux-Mers bazadais relevait du « pays de la Nouvelle conquête » et ce dès le début du 16ème siècle, où apparaît cette appellation qui désigne un ensemble de paroisses disposant d’un statut particulier dans leurs relations commerciales avec Bordeaux : privilèges fiscaux  avec « petite coutume » et non la grande comme les vins du Haut-pays, « demi-marque » et non marque entière mais aussi vins admis dans le port de Bordeaux à la Saint-Martin (11 nov.) au lieu de Noël :

« Les vins des Creux des Consuls, Bourgeois, Manans et habitants dudit Sainte-Foy dedans les murs que croîtra en la terre et juridiction de Sainte-Foy et aussi ez Paroisses de la Rouquette et de Saint Avit du Tizac, Juridiction de Montravel, depuis le chemin qui vient du Fleix jusque à Saint Antoine et par-dessus depuis le chemin qui vient de Falgueyrolles et va à la Rouquette

Les consuls, bourgeois, manants et habitants de la ville de Sainte-Foy-la-Grande et les sous-maire, jurats et procureurs de la ville et cité de Bordeaux. Elle décidait que les vins des crus, tant de la seigneurie de Sainte-Foy que de Montravel, quoique estant de la conqueste, pourraient être mis et retirés des faubourgs anciens de la ville de Bourdeaux, où ils pourraient y être menés dès après la fête de la Saint-Martin, c’est-à-dire le 11 novembre, au lieu de la date plus tardive de la Noël.

D’autre part, et en vue d’obvier aux fraudes et tromperies, toujours à craindre, les vins de Sainte-Foy ainsi que ceux de la Roquette et de Saint-Avit de Tizac, juridiction de Montravel, devraient être logés dans des barriques portant une marque particulière, délivrée par les jurats de Bordeaux. Les vins ainsi marqués n’auraient à payer, à leur entrée sur les quais de Bordeaux, qu’un droit réduit de Demie-Marque. Ce droit de Demie-Marque se montait à dix-huit deniers tournois par tonneau de vin, c’est-à-dire un sou et demi, alors que les autres vins du Haut-Pays restaient frappés d’un droit de Double-Marque de cinq sous tournois par tonneau ...

Il fait défense aux habitants du dit Païs de Nouvelle-Conqueste qui sont hors de la Sénéchaussée de Bordeaux de mettre leur vin en barrique de jauge de Bourdeaux sous peine de six mille livres et confiscation des dits vins, qui se trouveront logés en barrique de la dite jauge et ordonne que les dits habitants des dites seigneuries mettent leurs vins en barrique de plus petite et différente jauge et de forme diverse à celle du dit Païs de Bourdelais ».

(Extraits de la délibération de la ville et juridiction royale de Sainte-Foy, capitale du païs de « Nouvelle Conqueste », relatif à l’assemblée générale réunissant la jurade et de nombreux citoyens, tenue à l’Hotel de Ville le 22 décembre 1788... ).

On voit donc que Sainte-Foy se considère comme la capitale du pays de « Nouvelle Conqueste ». Le vin fut ainsi à l’origine d’un vaste pays foyen, entre Bergerac et Libourne, sans doute grâce à son port et à son négoce local où, comme à Bergerac, le protestantisme a dû jouer un rôle de premier plan. (Projet de département intermédiaire !). Il y avait autour de Sainte-Foy un pays viticole producteur de blanc moelleux que les délimitations de 1911 ont disloqué.

Le reste du plateau demeure cependant un pays de polyculture, la vigne ne se retrouvant qu’auprès des bourgs pour la consommation locale ou la production de l’eau de vie recherchée par les marchands hollandais.

 

L’Entre-deux-Mers bordelais

Après le remariage d’Aliénor d’Aquitaine, l’essor du commerce des vins de Bordeaux vers l’Angleterre se traduit par celui de la culture de la vigne dans les régions proches des voies fluviales et principalement le long de la Garonne. Dans les paroisses qui composent alors les actuelles Côtes de Bordeaux, mais aussi les Côtes de Bordeaux-Saint-Macaire le long de la Garonne, les vins récoltés dans le cadre d’une économie encore largement polyculturale animent alors les ports des bourgs sur les rivières avec une nombreuse population de tonneliers et de charpentiers de marine.

L’Entre-deux-mers « bordelais » à la fin du XVIIIe siècle (carte réalisée d’après la carte de Belleyme par le laboratoire de cartographie historique de l’Université de Bordeaux). Les taches et points noirs correspondent aux vignobles.

C’est une première identification de terroirs de notre région, mettant en valeur la vallée de la Garonne et le Sud-Gironde, alors que l’intérieur de l’Entre-deux-mers est beaucoup moins concerné par la viticulture, faute de conditions de transports satisfaisantes.

Cette carte confirme l’émergence de terroirs plus ou moins bien valorisés par les marchands tel que le rappelle la taxation de 1647, plus ancienne mercuriale connue à ce jour, véritable “ classement ” effectué près de deux siècles plus tôt par  les Jurats du Parlement de Bordeaux, qui “ mirent prix aux vins de l’année 1647 comme suit : ...

-VINS D’ENTRE-DEUX-MERS, le meilleur 25 écus et le moindre 20 écus ;

-VINS DE COTTE, le meilleur 28 écus, le moindre 24 écus ;

-VINS DE PALEU, le meilleur 35 écus, et le moindre 30 écus ;

-VINS DE SAINT-MACAIRE et juridiction, le meilleur 30 écus et le moindre 24 écus 

-VINS DE RIONS ET DE CADILLAC, comme vins de côtte.

-VINS DE SAINTE CROIX DU MONS, comme ceux de Saint-Macaire...

Cette première géographie de l’Entre-deux-Mers présente assez clairement sa grande diversité sur le plan viticole que l’on retrouve aisément sur les cartes réalisées par Philippe Roudié à partie des achats des négociants bordelais qui sont concentrés à proximité des « mers »

 

Une terre de vigne blanche

La cartographie des vins produits dans l’Entre-deux-Mers par les « bourgeois » bordelais (propriétaires résidant dans la ville) confirme cette lecture, en nuançant l’opposition intérieur / « littoraux » des mers pour les vins blancs que l’on retrouve sur le plateau de l’Entre-deux-mers bordelais pour la production d’eau-de-vie alors qu’à proximité de la Garonne ils entre dans la catégorie des vins blancs doux, eux aussi recherchés par les marchands hollandais, comme dans les régions de Barsac et Langon.

La lecture de ces cartes met en relief la domination des vins blancs et au début du 19e siècle l’Entre-deux-Mers est avant tout une terre de vignes blanches.

(à suivre)

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