Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

LES "MARQUES DE TACHERONS" DE L'EGLISE SAINT-PIERRE-ES-LIENS DE SAUTERNES

L'origine exacte de l'église primitive n'est pas connue. On s'accorde pour en situer la construction au XIème ou au XIIème siècle.

 

HISTORIQUE

Bâtie selon les sources au XIème ou XIIème siècle, l'église, orientée selon un axe est/ouest, est dotée d'un clocher plat (clocher fronton) et elle est entourée d'un cimetière. Elle est agrandie en 1600 avec la construction d'un clocher carré et d'un presbytère accolés à son côté nord. Du même coup, les fenêtres situées au nord sont bouchées et le bâtiment n'est plus éclairé que par deux fenêtres coté sud. En 1668, sont construits la chapelle Saint-Léon et le caveau familial des Lur-Saluces.

En 1674 et 1676, des chapelles latérales sont ajoutées et le choeur qui subsiste de l'église romane, se trouve pris dans cette nouvelle construction. C'est sans doute à cette époque que les deux fenêtres de l'abside sont bouchées et qu'un occulus est percé pour éclairer le choeur.

En 1731, un nouveau clocher quadrangulaire est construit côté sud pour remplacer le vieux clocher carré. Une cloche est fondue en 1767.

En 1842, le conseil municipal vote des fonds pour construire l'église actuelle et un nouveau presbytère. Alors qu'au départ, toute l'église devait être reconstruite, on conserve le choeur roman. A ce sujet, L'abbé Firminhac, curé de la paroisse de l'époque fait état de son mécontentement : « L'église de Sauternes devrait être jetée à bas et entièrement reconstruite. Vingt mille francs et les matériaux qu'on avait suffiraient à cette dépense... » et de donner des solutions de financement (vente de chemins inutiles, imposition des nobles et grands propriétaires), pour finir par conclure : « Eh bien jamais ces habitants, ces propriétaires payants qui ont la grande majorité au conseil municipal n'ont voulu adopter ce dessein. Il est vrai que maire et adjoints sont pris dans cette classe sans intelligence et sans générosité. Les MM. Ne se sont jamais opposés à ce vote. »

Dans un écrit du 14 juillet 1848, son successeur, l'abbé Clavière évoque le même événement, précisant que le vote ayant mécontenté les plus imposés, le conseil municipal fut entièrement renouvelé et qu'il s'en fallut d'une voix pour que le projet soit mis en place. Mr de Saluces (sic), par l'achat de deux chemins finança une bonne partie des travaux. Clavière donne l'année 1846 pour la reconstruction. Il parle d'une « porte d'entée...romane du XIème siècle, comme celle de Bommes » (l'église de Boome ayant été détruite, on ne pourra vérifier par soi-même le bien fondé de la comparaison). Un nouveau clocher surplombant l'entrée de l'église est construit de 1860 à 1868 et une cloche fondue en 1891.

L'abside romane de l'église est inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 21 décembre 1925.

 

Le clocher de 1868

L'ABSIDE ET LES MARQUES « DE TACHERONS »

La partie la plus intéressante de l'église est sans conteste l'abside. Prise et quasiment enchâssée dans des bâtiments plus modernes, elle porte de chaque côté les traces de deux ouvertures bouchées de moellons et de mortier. Elle est flanquée de deux contreforts jusqu'à une hauteur de 4m environ. Une photographie de Brutails la montre telle qu'elle se présentait en 1886 et à quelques détails près, elle garde la même physionomie. Un toit de tuiles la recouvre débordant de modillons sculptés de motifs géométriques.

 

L'abside photographiée par Brutails

Un nombre conséquent de pierres porte des marques gravées qu'on appelle « marques de tacherons » ou « marques de tailleurs de pierre ». Selon Viollet-le-Duc, « Les marques de tâcherons que l'on trouve sur les pierres de parements de nos monuments du XIIème et du début du XIIIème siècle, dans l'ïle de France, le Soissonnais, le Beauvaisis, une partie de la Champagne, en Bourgogne et dans les provinces de l'Ouest, prouvent évidemment que les ouvriers tailleurs de pierre, au moins, n'étaient pas payés à la journée, mais à la tâche... la maçonnerie de pierre se payait à la toise superficielle au maître de l'oeuvre, et la pierre taillée, compris lit et joints, à tant la toise de même à l'ouvrier. Celui-ci marquait donc chaque morceau sur sa face nue afin que l'on pût estimer la valeur du travail qu'il avait fait.

Il faut bien admettre alors que l'ouvrier était libre, c'est à dire qu'il pouvait faire plus ou moins de travail, se faire embaucher ailleurs ou se retirer du chantier comme cela se pratique aujourd'hui. »

Si on observe les différents signes gravés dans la pierre, on constate que si certains se répètent, quelquefois avec des variations, d'autres ne sont présents qu'en un seul exemplaire.

Les premiers sont de quatre types.

Une spirale tournant dans le sens des aiguilles d'une montre et prolongée par une droite se terminant par un triangle entièrement gravé ou simplement tracé.

Un "V", patté ou non. Vertical ou horizontal, il peut être inversé.

Ce qui semble être un outil, équerre un compas. Ici aussi, il peut être figuré dans diverses positions et ne pas être patté.

Ce qui ressemble à un B majuscule. La barre droite pouvant être en haut ou en bas de la gravure et s'y inscrire complètement ou pas.

 

Les gravures uniques sont au nombre de quatre

Comme on le voit, les deux gravures de droite sont assez semblables. Celle du bas parait avoir été coupée pour s'insérer dans un des contreforts, ce qui pourrait signifier que les contreforts ont été ajoutés tardivement et nécessité un réajustement des pierres en place.

Ensemble de gravures montrant la variété des dispositions.

La profusion de certaines figures par rapport à d'autres isolées ne va pas sans poser quelques questions. A-t-on vraiment affaire à des ouvriers "indépendants" travaillant à la tâche? Ces gravures, marques de fabrique, pourraient-elles être un genre de "logo" d'atelier? Certains tailleurs de pierre étaient-ils plus sédentaires que d'autres, ce qui expliquerait qu'ils aient été plus productifs dans la durée? Il est fort probable que seules les pierres aient la réponse.

AUTRES GRAVURES

Outre ces « marques de tâcherons », le mur porte d'autres traces gravées, comme les deux lignes droites, l'une diagonale et l'autre verticale qu'on aperçoit dans un des angles, à l'endroit où l'abside se fond dans l'un des bâtiments construits au XIXème siècle. Il pourrait s'agir de marques destinées à positionner les pierres dans le mur.

Pour terminer, les deux contreforts portent dans leur appareillage deux pierres isolées gravées de motifs "de frise" assez grossiers. La possibilité que ces deux contreforts soient de construction plus récente pourrait trouver confirmation dans une possible réutilisation de matériaux provenant d'une autre partie de l'église ou d'une autre construction.

 

L'essentiel des informations historiques provient de diverses sources dont le site de la commune de Sauternes et le site "Vallée du Ciron". Les citations de Viollet-le-Duc proviennent du "Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIème au XVIème siècle".

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Les marques de ces "tâcherons" me font irrésistiblement penser aux "marques" des francs-maçons. N'en seraient-elles pas les "ancêtres" ?
Répondre
Je ne pense pas, en fait, la notion de corporation n'arrive que plus tard (XIIIème), moment où le travail n'est plus rémunéré à la tâche mais à la journée. Le salaire se négocie entre le maître d'ouvrage et les ouvriers, du même coup, les marques disparaissent... Quant à la franc-maçonnerie, il me semble que c'est plus tardif, peut-être est-ce que ça a plus à voir avec le compagnonnage. C'est à étudier.
R
Passionnant! Certaines (une en particulier) rappellent les maçons de la Sauve et qu'on retrouve sur les églises romanes de l'Entre-deux-Mers comme à Martres.<br /> Il y en a une en forme de A, interprétée comme une équerre qui me fait penser à l'alpha grecque.<br /> Merci pour cet article !
Répondre
Bonsoir, je vois que vous avez compris le principe du blog et je m'en réjouis. Pour revenir à ces marques, je vais m'empresser d'aller faire un tour du côté de Martres. Fut un temps, j'avais collecté un certain nombre de ces gravures. Il y en a une grande variété, certaines se rapprochant de celles de Sauternes sans être exactement pareilles, comme ce qui ressemble à un A (Daubèze), ou la spirale prolongée (Le Puch, mais elle s'enroule dans l'autre sens). On en trouve de jolies à Saint-Hilaire-du-Bois, à Arbis, à Soulignac, à Préchac... Et je ne suis pas allé partout.