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Relire les terroirs de l’Entre-deux-mers girondin (chap. 4) : au 20e siècle, un nouveau vignoble

Carte 1 la vigne en Entre-deux-Mers en 1900

La première des mutations spectaculaires de la production viticole de l’Entre-deux-Mers  provient des appellations d’origine, à partir de 1919. Outre le fait que le plateau se voit doté d’une appellation spécifique pour ses vins blancs, l’important fut surtout l’assimilation de la frontière départementale de la Gironde à la limite de la zone « Bordeaux ».

Auparavant les vins dits de Bordeaux -et ce depuis l’époque médiévale- étaient des vins commercialisés par la ville de Bordeaux (et ses négociants) et expédiés par le port ou plus tardivement par la voie ferrée. Et ceci sans que l’origine -à l’exclusion des grands vins de crus- fut contrôlée ou même exigée. D’où la pratique de coupage, le plus souvent améliorante, avec des vins venus de l’ancien Haut-pays ou même de plus loin.

L’affaire est bien connue sous l’Ancien régime -et plus pour les vins rouges que pour les autres- où les négociants importaient par voie fluviale des vins des zones limitrophes, Bergeracois, Agenais ou Quercy que l’on mélangeait aux vins du pays bordelais. On faisait même venir des vins des rives du Rhône, d’Hermitage par exemple (on disait même « hermitager » les vins), du Languedoc, voire d’Espagne (Benicarlo en particulier) et même au temps du phylloxéra, d’Algérie. Il n’y avait là rien d’illicite dans la mesure où ces coupages étaient considérés comme améliorateurs pour le degré et la couleur.

Dès lors que brutalement on assimilait vins de Bordeaux aux seuls produits du département de la Gironde, ce mélange de vins non-girondins à ceux du département excluait automatiquement l’obtention de l’appellation Bordeaux. On sait par ailleurs que ce fut là un fait durement ressenti par les Périgourdins, Lotois ou Agenais qui pensaient -et en toute bonne foi historique- que le fait d’avoir fourni en vertu « des usages locaux, loyaux et constants » des vins de coupage pour les Bordeaux aurait pu leur faire valoir le droit à cette appellation.

Quoiqu’il en soit à l’intérieur du département de la Gironde, les négociants de Bordeaux se voyaient ainsi brutalement interdits d’emploi de vins extérieurs au risque de perdre le droit à l’appellation Bordeaux. Manquant de vin, ils suscitèrent ainsi, directement ou non, l’essor de la production locale, c’est à dire girondine. Et cet essor fut particulièrement sensible dans les régions les moins viticoles qui pouvaient ainsi convertir en vignobles des secteurs jusque-là réservés à d’autres cultures (céréales, prairies...) ou même à la forêt, après défrichement.

Cet aspect de front pionnier intérieur du à une viticulture conquérante fut particulièrement net en Entre-deux-Mers, région d’ancienne polyculture par excellence : le mouvement est décelable, entre 1900 (carte 1) et 1924 (carte 2), particulièrement dans l’intérieur du plateau et au voisinage de la Dordogne, alors que les pays au-delà du Dropt paraissent en marge.

Carte 2 la vigne en Entre-deux-Mers en 1924

De plus l’extension de la zone urbaine de Bordeaux en rive droite de la Garonne accentua le déclin de la production des communes proches (carte 3) et par là-même le transfert progressif des zones viticoles de l’ouest vers l’est, principalement en Entre-eux-mers central (cantons de Créon, Targon, Sauveterre et Branne), voie oriental (cantons de Pellegrue, Pujols et Monségur).

La géographie viticole est alors marquée par la prégnance des vins blancs largement majoritaires en pays cadillacais et dans le cœur Entre-deux-Mers alors que les vins rouges l'emportent près de Bordeaux. Elle se traduit dans les décrets de 35-36 par l'affirmation, le long de la Garonne, des appellations "Premières Côtes de Bordeaux", blanches au sud et rouges au nord alors que le cœur de la région est consacré à l'appellation "Entre-deux-Mers". Au nord-est, la région de Saint-Foy-la-Grande bénéficie d'une appellation dans les deux couleurs.

Carte 3 Entre 1929 et 1935, la vigne diminue à proximité de Bordeaux et progresse ailleurs en Entre-deux-Mers

Ainsi l’Entre-deux-Mers géographique -avant même sa délimitation officielle en zone d’appellation isolant le centre de la plupart de ses bordures- prit-il l’aspect d’un véritable front pionnier viticole interne en Bordelais, affirmant sans arrêt une prééminence relative que la naissance, après la grande crise dite « de 1929 », d’un mouvement coopératif viticole puissant et réussi renforça encore. Tous les marqueurs, statistiques ou non, en sont le témoin. : les vignes d’entre Garonne et Dordogne qui ne représentaient guère que 30% du vignoble départemental en 1892 atteignirent-elles 40% de ce même vignoble en 1955 (carte 4), 42.5% en 1970, 45% en 1988 pour sans doute dépasser les 50% aujourd’hui.

Carte 4 : L'évolution de le vigne en Entre-deux-mers après la guerre

(à suivre)

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